Sur les rayons des libraires - Un silence religieux ; la gauche face au djihadisme - Jean Birnbaum - Seuil

L'auteur

Jean Birnbaum est un journaliste français né en 1974. Il débute sa carrière en 1997 sur France Culture où il collabore au magazine quotidien Staccato, avant de réaliser diverses émissions.

En 1999, il commence sa collaboration au quotidien Le Monde. Aujourd'hui il dirige Le Monde des livres.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment d'essais, dont deux sont consacrés à la transmission politique entre les générations : Leur jeunesse et la nôtre : l'espérance révolutionnaire au fil des générations et Les Maoccidents : un néo-conservatisme à la française.

Dans son ouvrage Un silence religieux ; la gauche face au djihadisme (2016), il avance que l'absence de réflexion de la gauche sur le religieux lui ôte la possibilité de comprendre le djihadisme notamment celui de l'État islamique.

L'essai
 
La quatrième de couverture de l'ouvrage nous présente l'essai comme suit :

« Alors que la violence exercée au nom de Dieu occupe sans cesse le devant de l'actualité, la gauche semble désarmée pour affronter ce phénomène. C'est qu'à ses yeux, le plus souvent, la religion ne représente qu'un simple symptôme social, une illusion qui appartient au passé, jamais une force politique à part entière.

« Incapable de prendre la croyance au sérieux, comment la gauche comprendrait-elle l'expansion de l'islamisme ? Comment pourrait-elle admettre que le djihadisme constitue aujourd'hui la seule cause pour laquelle un si grand nombre de jeunes Européens sont prêts à aller mourir à des milliers de kilomètres de chez eux ? Et comment accepterait-elle que ces jeunes sont loin d'être tous des déshérités ? »

« Là où il y a de la religion, la gauche ne voit pas trace de politique. Dès qu'il est question de politique, elle évacue la religion. Voilà pourquoi, quand des tueurs invoquent Allah pour semer la terreur en plein Paris, le président socialiste de la France martèle que ces attentats n'ont « rien à voir » avec l'islam. » 

Éclairant quelques épisodes de cet aveuglement (de la guerre d'Algérie à l'offensive de Daech en passant par la révolution islamique d'Iran), ce livre analyse, de façon vivante et remarquablement documentée, le sens d'un silence qu'il est urgent de briser.

Quelques extraits choisis

« La critique de la religion est la condition de toute critique. » Karl Marx.

« Depuis quelques années, Chérif et Saïd Kouachi pratiquaient un islam de plus en plus fermé, intégriste, celui que leur avait enseigné Farid Benyettou, un prédicateur salafiste connaissant le Coran presque par cœur, et qui était certain d'en détenir la vérité. Fréquentant une mosquée parisienne, Benyettou proposait des cours à son domicile et travaillait à recruter des candidats pour le djihad international. C'est auprès de lui que les frères Kouachi ont reçu une formation religieuse non seulement rigoriste, mais violemment exclusive. « Ils étaient très racistes envers tous ceux qui n'étaient pas musulmans et arabes », confiera un peu plus tard Aïcha Kouachi, leur sœur. « Ils étaient à fond dans la religion et moi je ne voulais pas y entrer » témoignera sa demi-sœur devant les enquêteurs, ajoutant cette forte précision : « Chérif disait que le vide ne pouvait être comblé que par la religion. » »

« Pourtant, si Amédy  Coulibaly et les Frères Kouachi ont dit des choses explicitement, fortement, tout s'est passé comme s'ils avaient prêché dans le désert. Sur la scène médiatique et jusqu'au sommet de l'État, les mots qu'ils ont prononcés n'ont pas été entendus. À l'Élysée, puis au Quai d'Orsay, on s'est empressé de combler la religion « par le vide ». Non, non et non, décidément, ces actes inqualifiables n'avaient « rien à voir » avec l'islam. » ... « De même que l'islamisme n'avait « rien à voir » avec l'islam, le djihadisme était étranger au djihad. Tant et si bien que, depuis les attentats de janvier 2015, on a envisagé toutes les explications, toutes les causalités possibles, sauf une : la religion. La religion en tant que manière d'être au monde, foi intime, croyances partagées. Avec constance, ce facteur, comme tel, fut passé sous silence. »

«... évacuer le facteur religieux ou tout ramener à lui, c'est encore et toujours escamoter l'essentiel, à savoir l'articulation entre le politique et le spirituel. »

« Peu importe, au fond, ce que nous pensons des textes dont les djihadistes se réclament, et qui les mettent en mouvement. L'essentiel réside non dans ce que ces textes disent de Dieu, mais dans le type d'hommes et de communautés qu'ils façonnent. Car la foi ne constitue pas une doctrine abstraite, c'est un ensemble de sentiments qui engagent toute la personne du fidèle dans sa quête du divin, et qui déterminent un certain rapport au monde. Être religieux, c'est obéir à une parole qui touche à chaque aspect de l'existence, et d'abord au corps. »

« Il demeure que l'islam constitue, à l'heure actuelle, la religion dont l'effervescence fondamentaliste et la réaffirmation politique sont les plus manifestes. Il représente la force politico-spirituelle dont les effets sont les plus intenses, celle dont la prétention globale rebat les cartes du monde.... les conflits qui se déploient sous le signe du religieux ne dressent pas une identité particulière contre une appartenance universaliste, ils mettent face à face plusieurs des universalismes rivaux et incompatibles. »

« Affirmer sur tous les tons que les djihadistes n'ont « rien à voir » avec l'islam, c'est considérer que le monde musulman ne se trouve pas concerné par les fanatiques qui se réclament du Coran. C'est suggérer que le djihadisme n'aurait nul lien avec l'islamisme, qui n'aurait lui-même aucun rapport avec l'islam..... Une telle prise de position présente de graves inconvénients : d'abord, elle occulte la guerre qui ravage l'islam de l'intérieur, et dont la terreur djihadiste est un produit direct ; ensuite elle prend à revers tous les musulmans qui se battent sur ce front, justement, en opposant la quête spirituelle à la violence. »

« Ainsi, parmi les nouveaux penseurs de l'islam, aucun ne considère que cette religion est réductible à l'islamisme. Mais aucun non plus ne songerait à nier que l'islamisme en est la pathologie violente, et le djihadisme l'avatar meurtrier. » « Un peu partout, ils [les nouveaux penseurs de l'islam] doivent affronter une forte hostilité. En Occident, et par exemple en France, où ils sont harcelés à la fois par les intégristes et par les intellectuels « radicaux » qui les accusent de nourrir l'islamophobie et de jouer les « bons Arabes » de l'Occident. Dans le monde arabo- musulman, où ils sont la cible des pouvoirs en place, des autorités religieuses orthodoxes et des mouvements islamistes. Dans le passé, tous ont été persécutés. » (Aujourd'hui, partout dans le monde, ces nouveaux penseurs de l'islam sont menacés, emprisonnés ou font l'objet d'une fatwa les condamnant à mort).

« Dans un texte provocateur intitulé « Daech et ses 30 millions d'amis », le journaliste algérien Abdou Semmar abordait la question sans détour. Pointant le « cruel manque de discernement face au conservatisme fanatique » qui mine le monde musulman contemporain, il écrit : « Prenons le cas de notre propre pays, l'Algérie. Nos compatriotes s'enferment depuis de longues années dans un conservatisme inquisiteur qui fait le nid de l'extrémisme religieux. Un conservatisme abject qui structure mentalement le citoyen et le prédispose à accepter psychiquement les idées macabres du terrorisme...... Quelle force, quels projets allons nous opposer à Daech lorsque des jeunes manifestent dans les rues de notre capitale pour qualifier les Frères Kouachi de martyrs ? » 

« Voilà pourquoi les proclamations solennelles des plus hauts représentants de l'État après les attentats de Paris étaient à double tranchant. Prétendant lutter contre l'amalgame entre islam et terroristes, elles ont contribué à alimenter l'ignorance dont se nourrit l'islamisme. Sous prétexte de lutter contre les préjugés et de prévenir la violence, elles ont abandonné les esprits critiques qui tentent, parfois au péril de leur vie, de soustraire l'islam aux fanatiques. »

« Rira bien  qui rira le dernier. Voilà donc la leçon de Michel Foucault, celle que nous ferions bien d'entendre aujourd'hui : il arrive que la religion devienne force autonome, qu'elle se fasse puissance symbolique, matérielle, politique. Si nous nous moquons de cette force, alors nous nous condamnons à passer du rire aux larmes. »

« On l'a vu, la chose apparut assez clairement dès la révolutions des mollahs, en 1979 : dans l'Iran de Khomeiny, puis partout ailleurs où l'islamisme triomphera, les femmes et les hommes se réclamant du socialisme seront réduits au silence, avant d'être brisés. »

«... Les islamistes ne souhaitent pas seulement faire revivre l'islam du VIIe siècle, ils affichent ouvertement leur volonté de bouleverser la société. »

«... Mais pour cela il eût fallu  prendre la religion au sérieux.... reconnaître en elle l'alliée possible, mais aussi la rivale mortelle de la révolution, sans cesse disposée à décapiter toute espérance qui ne serait pas tendue vers le ciel. »

« Ainsi l'appartenance à la communauté des musulmans prime-t-elle sur toute autre adhésion. Peu importe votre nationalité ou votre rang social, que vous soyez né musulman ou non, vous êtes désormais responsable de tous les musulmans, et sans cesse vous vous posez ce problème : par mon action suis-je en train de consolider la Oumma, suis-je en train de soutenir le combat des « frères de la aquida » (du dogme, de la bonne croyance), comme aiment à s'autodésigner les djihadistes. »

« La révolution est là pour détrôner la religion, disait Marx. Alors, inéluctablement, si la révolution s'absente, la religion reprend toute la place ; si l'émancipation manque à ses promesses, l'absolu se cherche un autre nom. »

«... Les formes les plus extrêmes du religieux prennent aujourd'hui leur revanche. Elles englobent dans une même idéologie révolutionnaire bourgeois et ouvriers, démocrates libéraux mais aussi socialistes. Elles visent avec la même virulence tous ceux qui ont voulu nier l'autonomie du religieux. Ici, l'islamisme armé est à l'avant-garde. Un peu comme le néo-théologique s'était révolté contre la marionnette matérialiste, le djihadisme défie tous les athées qui ont prétendu décapiter l'ordre divin : toi le bourgeois qui a cru pouvoir couper la tête de Dieu, regarde ce que je fais de la tienne ; toi le marxiste qui prétendait remettre l'humanité sur ses pieds, observe une dernière fois ton espérance, je vais la décapiter. »

« Que faire face à un tel affront, à une violence aussi cruelle ? Il ne s'agit de renoncer ni aux Lumières ni à l'idéal d'émancipation. Mais, on l'aura compris, il ne s'agit pas non plus de s'enferrer dans le déni. Au contraire, c'est seulement en reconnaissant la dimension religieuse de cette offensive que la gauche pourra garder la tête sur les épaules. Cela implique de prendre au sérieux la « politique spirituelle » des djihadistes, bien sûr. Mais cela exige aussi de reconnaître ses propres failles, de se remettre en question, de renoncer à quelques certitudes. »

« Si la gauche veut soutenir le choc du « téléologico-politique », il est urgent qu'elle brise le silence. Quelle cesse d'occulter la force autonome de l'élan spirituel. Qu'elle se débarrasse des certitudes et des réflexes qui l'en empêchent. Bref, qu'elle fasse retour sur elle-même, et qu'elle renoue avec sa tradition critique. Faute de quoi, le spirituel continuera à terroriser les militants de l'émancipation, à se payer leur tête. Et la religion pourrait bien devenir le dernier soupir de la gauche, cette créature déprimée. »

Commentaires

En refermant cet ouvrage nous ne pouvons être que perplexes et interpellés. Un tel aveuglement de beaucoup de dirigeants de gauche, et, hélas la cruelle réalité des faits nous le démontre, ne peut s'expliquer que par une soif aveugle du pouvoir et des retombées financières que celui-ci procure (les autres ne sont pas mieux en matière de cumuls et autres formes de pouvoir).

Le clientélisme effréné auquel se sont livrés de trop nombreux élus de gauche au cours des dernières décennies, est en grande partie responsable des drames dont nous sommes actuellement victimes. Ils ne sont pas les seuls coupables, loin de là ; la droite et plus particulièrement l'extrême droite n'ont eu de cesse d'alimenter le feu qu'a allumé la gauche en communautarisant des populations immigrées et en leur accordant, au nom de principes religieux moyenâgeux, des « dérogations » ou « accommodements » qui ne pouvaient que heurter nos principes culturels et démocratiques, allant même jusqu'à cautionner des pratiques et des comportements en totale contradiction avec la Déclaration universelle des Droits de l'Homme. Droite et extrême droite sont certes aussi coupables d'électoralisme mais en clivant et en rejetant la communauté musulmane en bloc alors que ce n'est qu'une minorité de celle-ci qui inquiète.

Ils ont ainsi tous contribué, d'une manière ou d'une autre, à faire d'un vivier riche et prometteur, le creuset d'une idéologie religieuse barbare et assassine mettant en danger aussi bien autochtones et allochtones en brisant dans l'œuf toute possibilité du "bien vivre ensemble".

Auront-ils le courage de s'en rendre compte ? Aurons-nous la volonté de le leur faire savoir lors des prochaines élections ? Nous avons le devoir d'alerter tous les partis politiques démocratiques et d'exiger que leurs programmes électoraux prévoient clairement la séparation sans équivoque de l'Etat et des religions et qu'ils rendent à la Laïcité la place qui lui est due, celle garantissant la liberté d'expression, de pensée et de culte de tous, sans exception, dans les limites de la loi et dans le respect des Droits de l'Homme.