Sur les rayons des libraires - Le piège Daech -L'État islamique ou le retour de l'Histoire Pierre–Jean Luizard - la Découverte

L'auteur
 
Pierre-Jean Luizard est né à Paris en 1954. Il a séjourné plusieurs années dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, notamment en Syrie, au Liban, en Irak, dans le Golfe et en Égypte. Historien de l'islam contemporain dans ces pays, il s'est particulièrement intéressé à en mettre en valeur les différentes manifestations, ainsi que le rôle joué par chacune d'elles dans les systèmes politiques en place : histoire du clergé chiite en Irak, histoire du réformisme musulman, et de l'islam populaire tel que les confréries soufies le structurent en Égypte. Aujourd'hui Pierre-Jean Luizard est directeur de conférence au CNRS. Il a terminé la rédaction de : « Le piège Daech » le 28 décembre 2014.

L'essai

Le groupe État islamique, inconnu il y a encore quelques mois, a fait une entrée fracassante et sanguinaire dans l'actualité internationale. Profitant des crises en chaîne qui secouent l'Irak et la Syrie, « Daech » a pris le contrôle d'une vaste région et dispose aujourd'hui de gigantesques ressources financières. Sa volonté de construire un État le distingue nettement d'Al-Qaïda.

Pierre-Jean Luizard, grand spécialiste de la région, essaye de comprendre les succès de l'État islamique, dans le contexte de déliquescence des États de la région, notamment l'Irak et la Syrie. Il met au jour des logiques moins visibles, locales autant que mondiales, sociales autant que religieuses, dont les racines remontent au début du siècle dernier, à l'époque où l'Europe dessinait les frontières actuelles du Moyen-Orient.

Dans cet essai qui fait dialoguer l'actualité immédiate et la grande Histoire, l'auteur explique pourquoi nous sommes aujourd'hui tombés dans le « piège Daech ».

Quelques extraits choisis

« On accuse souvent L'État islamique d'organiser le trafic et l'exportation illicites  de pétrole, mais il faut rappeler que la contrebande pétrolière vers l'Iran ou la Turquie est une pratique favorisée depuis longtemps par l'État irakien et ce, déjà sous Saddam Hussein. »

« Majoritairement, les Arabes sunnites, passivement pour les uns, activement pour les autres, acceptent l'L'État islamique parce qu'il leur permet de reconquérir une visibilité politique, via  cette sorte de « label ». Mais, au fil des semaines et des mois, cette acceptation a minima d'un drapeau unique se mue progressivement en adhésion, d'abord partielle, au projet transnational de l'État islamique : les Arabes sunnites ont-ils un avenir acceptable dans le cadre d'un Irak dominé par la majorité chiite ? Ne devraient-ils pas plutôt se tourner vers leurs frères en islam et en arabité de la vallée de l'Euphrate au-delà de la frontière syrienne ? »

« L'État islamique dispose de quantités d'argent pour faire la guerre, et cet argent ne le lie pas à des États de la région. Il s'agit soit de donateurs privés koweïtis, qataris, émiratis, saoudiens, voire d'autres pays, soit de sommes récupérées sur place comme le montre l'épisode de la banque centrale de Mossoul au cours duquel les combattants de l'État islamique s'emparent d'une somme considérable de dollars et de lingots d'or. »

En Jordanie : « Ce rôle clé se manifeste par l'intensification de la répression intérieure contre la mouvance salafiste depuis 2011 avec des campagnes d'arrestations massives et une surveillance tatillonne des réseaux sociaux et des prêches dans les mosquées. Environ 130 sympathisants de l'État islamique sont détenus par les services de sécurité qui estime à plusieurs milliers le nombre de salafistes–djihadistes jordaniens prêts à aller combattre en Syrie ou en Irak. »

« Le roi de Jordanie Abdallah II a qualifié le conflit en cours contre l'État islamique de « Troisième Guerre mondiale », affirmant que c'était une guerre à l'intérieur de l'islam entre extrémistes et modérés. »

« En Turquie, Erdogan est pris à son propre piège. On pourrait croire que l'État turc et que le régime musulman dit « modéré » de Recep Erdogan, en raison de l'assise institutionnelle du premier et de l'enracinement populaire électoral du second, seraient plus à même de résister que les États arabes voisins à la tourmente régionale manifestée par l'essor de l'État islamique. Cependant, et même si c'est sans comparaison avec la débâcle de certains États arabes, la Turquie, elle non plus, n'échappe pas aux effets du «piège Daech » et au dangereux mouvement de confessionnalisation des enjeux politiques régionaux qu'il entraîne. »

« Pour la première fois, sous le gouvernement de l'AKP, des débats publics sur l'identité religieuse de la Turquie sont organisés, y compris au Parlement... »

« Il (l'État islamique) s'appuie sur une majorité de combattants d'origine tribale, mais les troupes du califat comptent aussi une proportion importante de combattants étrangers, arabes, tchétchènes, originaires d'Asie centrale, ainsi que des jeunes en provenance de pays occidentaux, parmi lesquels une minorité de nouveaux convertis. Sur une armée d'environ 30.000 combattants, en Irak et en Syrie, le tiers serait composé d'étrangers. »

« Des reportages clandestins à Raqqa ont montré que les Brigades féminines Al-Khansa, chargées de veiller à la conformité islamique de la tenue et du comportement des jeunes femmes locales, sont composées en majorité de jeunes Occidentales. D'après le témoignage d'une jeune Syrienne : « quand elles nous arrêtent dans la rue, la plupart du temps, on ne sait même pas ce qu'elles veulent nous dire parce qu'elles ne parlent pas l'arabe ou presque pas ». Ces miliciennes se chargent aussi de faire respecter la séparation stricte entre les deux sexes dans les transports en commun, dans les écoles et dans les lieux publics, toute mixité étant bannie et sévèrement réprimée. »

« L'éducation, qui vise bien entendu avant tout à faire de bons musulmans, est présentée comme une priorité par l'État islamique, qui insiste dans les médias et ses organes de propagande sur la nécessité de rouvrir les écoles et les universités... Ce qu'on sait, c'est que, lorsque des établissements scolaires sont rouverts, des disciplines comme la philosophie, l'histoire et les sciences sociales y sont systématiquement bannies. D'autres, comme le dessin et les arts plastiques, sont également jugées sacrilèges parce que trop portés sur la représentation anthropomorphique. La musique et le sport sont eux aussi prohibés... les sciences dures sont également visées par la vigilance sourcilleuse de l'État islamique, en particulier la biologie darwinienne et certaines théories en physique et en chimie. »

« Un des facteurs clés du succès de l'État islamique est son appareil médiatique, et en particulier, sa cellule de communication sur Internet qui se fait appeler Al-Furqan. Cette cellule diffuse des vidéos spectaculaires d'exécutions et de décapitations d'« ennemis » et de «délinquants», de lapidations pour cause d'adultère, de mises à mort d'homosexuels, d'exécutions de masse, de destruction de lieux de culte « impies »... Le luxueux magazine de l'État islamique, Dabiq, mobilise les services de rédacteurs visiblement anglophones de naissance et de maquettistes professionnels de talent. »

« À bien des égards, l'État islamique est parvenu à ses fins en impliquant l'Occident dans sa guerre. Si les initiateurs occidentaux de la coalition anti-Daech ont identifié un danger prioritaire, non seulement pour les États de la région, mais pour les démocraties occidentales, ils n'assument pas leur entrée en guerre jusqu'au bout en envoyant pas de troupes au sol. Pire, ils s'en remettent sur le terrain à des partenaires qui sont coresponsables de l'effondrement de l'ordre étatique au Moyen-Orient : l'armée irakienne et les Kurdes aujourd'hui, et demain, peut-être Bachar al-Assad... »

« Une longue période historique s'achève : on ne reviendra pas au Moyen-Orient que nous avons connu depuis près d'un siècle. Une guerre lancée sans perspectives politiques n'est-elle pas perdue d'avance ? C'est le piège que l'État islamique tend aux démocraties occidentales pour lesquelles il représente certainement un danger mortel. Les leçons de l'Histoire doivent aussi servir à le combattre. »

Commentaires

Bonjour.  Il est incontestable que le problème musulman se pose dans la tentative de créer un islam moderne, d'où les confrontations entre les différents courants.

Par contre dans le texte ci-dessus, pas d' indices, ni de tentatives réelles de nous apprendre comment s'est créer cet E.I., qui, comment, et pourquoi (par exemple, d'où vient le pognon !)

Par contre des propos tendancieux contre les kurdes, Bachar et l'Irak sans apporter la moindre preuve autre que des "oui-dire" des dirigeants de la "coalition"

La dernière phrase du texte (C'est le piège.............le combattre) me pose problème. Mon humble avis = C'est le piège créer par les soi-disantes démocraties européennes appuyées par les USA et Israël, dont les divers conflits de ces dernières années organisés par la "coalitions" n'ont rien donnés de valable et dont l'histoire n'a pas été retenue.

Seul 2% des attentats sont réellement d'origine islamique (voir l'avis d'europol).

Demandez vous donc ce que sont en réalité  les attentats "Charie Hebdo et paris".

De toute façon, comment faire vivre ensemble des personnes d'idées totalement différentes.

Mon avis ne concerne que ma conscience.

Merci