Sur les rayons des libraires - La Laïcité, défi du XXIe siècle - Gérard Delfau - L'Harmattan

L'auteur

Gérard Delfau est né le 21 octobre 1937 à Saint-Jean de Fos. Il est agrégé de lettres classiques et a été maître de conférences à la Sorbonne.

Après une longue carrière politique, maire de 1977 à 2008 de Saint-André-de-Sangonis, sénateur de l'Hérault de 1980 à 2008 (membre du groupe du Rassemblement démocratique et social européen), vice président du Sénat de 1980 à 1998 et vice-président du Parti radical de gauche en 2004, Gérard Delfau est aujourd'hui président de l'association défense de la laïcité EGALE (Égalité, laïcité, Europe).

Parmi les nombreux ouvrages qu'il a publiés, citons :

  • Du Principe de Laïcité. Un combat pour la République, Édition de Paris, Max Chaleil, 2005.
  • Éloge de la laïcité, Paris, Éditions Vendémiaire, 2012.

Gérard Delfau est aussi Directeur de la collection « Débats laïques » qui parmi ses premiers titres à édité le très intéressant ouvrage : « Vous avez dit concordat ? Sortir progressivement du régime dérogatoire des cultes (novembre 2015). » écrit par Michel Seelig.

L'ouvrage
 
Un livre que tous les défenseurs de la laïcité devraient lire ou avoir lu.

Cet ouvrage renouvelle la réflexion sur la laïcité en explorant son histoire depuis la Révolution et en montrant qu'elle ne se limite pas à la neutralité de l'État, ni à la nécessaire fermeté républicaine face aux défis de l'islam radical. Le XXIe siècle sera laïque, ou ne sera pas. Tel est le défi lancé à notre époque. Et la dimension de ce combat est planétaire.

Mais l'auteur entend d'abord faire le point sur « l'exception française ». Il renouvelle la réflexion, en présentant une histoire de la laïcité depuis la Révolution et en montrant qu'elle ne se limite pas à la neutralité de l'État. « La laïcité, c'est plus que la Séparation », ne cesse-t-il de dire. C'est un processus de longue durée, multiforme, et par nature inachevée, comme l'illustrent les chapitres consacrés à la contraception, à l'IVG, au « mariage pour tous », mais aussi à la Fin de vie. Il fait évidemment une large place à la question du voile islamique à l'école, qui continue de diviser la gauche. Il explique qu'à chaque étape, l'enjeu principal, c'est la défense de l'égalité des droits pour les femmes et les minorités sexuelles, que contestent tous les intégrismes religieux. Ayant défini l'« exception française » que représente la Laïcité–séparation depuis 1905, il en dénonce deux entorses graves : le financement public de l'école privée confessionnelle et le Concordat. Puis, élargissant le débat, il pointe le danger de guerres de religion à l'échelle planétaire. Et il nous encourage à relever le défi : le XXIe siècle sera laïque ou ne sera pas... Il plaide enfin pour la liberté absolue de conscience, objectif ultime de la Laïcité.

Quelques extraits choisis

« L'État ne connaît que des citoyens. Catholiques ou protestants, croyants ou athées, ils sont tous égaux en droit devant lui. Il n'y a pas plus de faveurs pour les uns que des rigueurs pour les autres. Que leurs organisations religieuses soient fondées sur le régime monarchique ou sur le régime démocratique, il n'en a cure. Pourvu qu'ils ne troublent pas l'ordre public, tous ont la plénitude de la liberté d'action, d'association, de manifestations, de propagande, d'organisation. Sans doute, c'est là une conception particulièrement déplaisante pour l'Église : n'être plus dans l'État qu'une association comme une autre, ni privilégiée ni persécutée ! C'est pourtant là qu'il faudra qu'elle en vienne, et sous peu. Signé : Fernand Buisson » . Article intitulé « La vraie séparation », in : Le Radical du 19 février 1907.

Après avoir évoqué les attentats sanglants dont la France a été victime et les cortèges de la « Manif pour tous », l'auteur précise que, sans aucun doute, il y a une différence considérable de degré entre les deux, mais que la différence de nature n'existe pas car, dans les deux cas, c'est bien de la même intolérance et du même refus de l'Autre qu'il s'agit. « En tout cas, c'est une chose indiscutable : à chaque fois, c'est bien la laïcité, cette « exception française », ce fondement de la République, qui est visé au cœur. C'est elle qu'il s'agit d'atteindre pour l'effacer du champ politique, et en revenir à un mode d'organisation sociale, où une religion, au nom de la Révélation, du Prophète ou du Pape, impose ses règles et ses normes. »

« La dimension internationale des attentats terroristes, leurs liens internes, leur simultanéité : autant de faits qui montrent une forme de planification dans le type d'agression et dans le choix des cibles, aussi bien géographiques qu'humaines. C'est d'ailleurs un fait établi par les récentes enquêtes de police, en France, comme au Danemark. Dans l'esprit des chefs de guerre islamiste du Moyen-Orient et d'Afrique, le temps de l'Oumma est venu : ils veulent imposer par la terreur l'islam comme projet politique, dans sa version djihadiste, qui rejette la Déclaration des Droits de l'Homme, et qui refuse les bases de notre organisation démocratique. Soyons plus précis : l'islamisme nie les nations, ou les englobe dans la mythique « nation musulmane ». Il subordonne l'ordre social à la religion et soumet la population conquise à la charia, qui tient lieu de Constitution et de cadre législatif. Enfin, il assigne à la femme un statut inférieur : elle est au mieux « complémentaire » de l'homme ; mais elle peut être aussi, selon une aberration digne du nazisme, une « esclave », qu'il serait licite d'acheter, de vendre, et de violer, pour peu qu'elle soit rangée dans la catégorie des « infidèles » ; en tout cas, elle n'est jamais son égale en droit. »

« L'obscurantisme redevient menaçant. Observons, d'ailleurs, un phénomène récent : les représentants de ces trois confessions (les trois religions du Livre), parmi lesquels il convient de ne pas oublier les protestants évangéliques, se retrouvent régulièrement sur les mêmes positions extrêmes, et se confortent mutuellement. L'hostilité affichée aux minorités homosexuelles en est un bon exemple, tout comme le refus du droit à l'euthanasie. Cette Sainte alliance, encore balbutiante, risque fort de poser problème, tout au long du siècle, si les laïques baissent la garde. Elle est déjà à l'œuvre à l'ONU, où elle reçoit l'appui des pays non démocratiques ; et ils sont la majorité. »

« Il y a nécessité d'une prise de conscience. Nous avons le devoir de nous réapproprier collectivement la laïcité. C'est notre défi, à nous, en ce XXIe siècle. Mais pas celle des « oui, mais » pas celle des atermoiements, des accommodements, des arrangements, des petites lâchetés. Et de citer Gérard Biard qui dans l'éditorial de Charlie hebdo du 14 janvier 2015 proclamait : « pas la laïcité positive, par la laïcité inclusive, par la laïcité je-ne-sais-quoi, la laïcité, point final ». «LA LAICITE, POINT FINAL ».

« Or voici que, comme je l'avais prévu, l'enseignement privé catholique fait des émules. En effet, sous l'impulsion de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), c'est-à-dire de la branche française des Frères musulmans, un autre système éducatif confessionnel, commence à se mettre en place, dans le premier et le second cycle. Ainsi, la communautarisation de l'école s'étend, la mixité sociale et sexuelle régresse, la laïcité recule, et, avec elle, risque de s'affaiblir le combat pour l'égalité des droits des femmes et des minorités homosexuelles. »

« Il me faut évoquer, au passage, les nations, où la situation des minorités sexuelles est infiniment plus dramatique. Selon une enquête datant de 2009, une soixantaine d'entre elles, généralement de religion musulmane, punissent l'homosexualité d'emprisonnement, de sévices corporels, ou de travaux forcés, tout particulièrement en Afrique, au Proche et au Moyen Orient. Plus grave, on dénombrait alors sept pays appliquant la peine de mort en cas de relations sexuelles « contre nature ». Dans ces territoires les opinions publiques sont encore prisonnières des préjugés et des prescriptions issues d'une lecture littérale du Coran. Elles sont de surcroît égarées par une propagande qui présente la laïcité comme une incitation aux pires « dépravations », et comme une arme de guerre idéologique de l'Occident. »

« Parler du rapport de l'État à l'islam aujourd'hui, envisager cette religion sous l'angle de la laïcité, suppose de prendre du champ, et de ne pas se limiter à une vision franco-française du problème. Cela exige aussi de l'honnêteté intellectuelle, c'est-à-dire le refus d'instrumentaliser cette communauté de croyants à des fins politiques. Pour cela il faut donc se tenir aussi loin d'une manipulation xénophobe et raciste, à la manière de l'extrême droite et d'une partie de la droite, notamment sarkozyste, que d'une lâche soumission à la pression intégriste dans l'espoir d'un bénéfice électoral, à la manière d'une certaine gauche. Il faut refuser enfin tout angélisme, tout moralisme, contrairement aux pratiques habituelles de l'extrême gauche et d'associations comme la Ligue des Droits de l'Homme. Essayons de clarifier les choses, en démêlant le funeste entrecroisement du religieux et du politique, qui est la caractéristique d'une société en panne de laïcité. »

« Dans la situation actuelle, il en est une qui est particulièrement inquiétante : la remise en cause de l'un des fondements de notre société, à savoir l'égalité entre les hommes et les femmes. Le phénomène a d'ailleurs tendance à se généraliser. D'abord confiné à l'enceinte scolaire, le « foulard » sera arboré dans tous les espaces publics et associé à un refus de la mixité à l'hôpital comme à la piscine. Ainsi s'organise une ségrégation des sexes qui assurent une discrimination de la femme, lui refuse la qualité d'être humain à part entière [Mesdames Michèle André, Yolande Boyer, Maryse Bergé Lavigne, Odette Herviaux et Gisèle Printz applaudissent]. »

« Il faut lire les spécialistes du Moyen-Orient, pour mesurer l'inanité d'un projet consistant à créer de toutes pièces une sorte d'Église musulmane de France. »

« Et que dire de ces cantines, où le personnel, par commodité, regroupe les enfants en fonction du choix des menus ? D'un côté, les fils et les filles des familles, généralement d'origine étrangère, préférant les menus sans porc et les plats halal ou kasher ; de l'autre, ceux qui consomment une nourriture traditionnelle. Le moment du repas, qui devrait rassembler autour de la même table, mêler les enfants, quel que soit le statut social ou l'origine géographique des parents, devient alors une occasion de ségrégation. C'est inconcevable ! ... Accepter cette entorse à notre règle commune serait lourd de conséquences dans d'autres domaines, la mixité des cours ou le contenu des programmes, par exemple. Il faut répondre à cette demande par un traitement adapté de la composition du repas et être capable d'expliquer les motifs de la décision : oui au menu alternatif, non à l'introduction de nourriture certifiée par un label religieux, telle me semble être la bonne attitude pour un gestionnaire.»

« Il ne peut y avoir aucune concession possible concernant l'égalité du statut des femmes, y compris sur des aspects matériels, qui pourraient être jugés mineurs : par exemple la mixité à l'école... sur un autre plan, les pouvoirs publics ont un devoir de vigilance dans le cas de violences conjugales... De même, les services sociaux doivent intervenir, s'il est signalé un cas de polygamie. Et il en existe. Enfin, ne peut être accepté, au sein de l'hôpital public, le refus qu'oppose, pour des motifs liés à sa religion, une femme, (ou son mari), à toute intervention d'un médecin homme ou vice versa. A fortiori, toute réaction brutale du conjoint ou du grand frère, face à cette situation, doit être l'objet d'une sanction, qui devrait être prévu par le règlement intérieur de l'établissement. Et ce n'est là que le rappel de quelques litiges, parmi les plus fréquents. »

«... Je considérerais comme une faute politique grave toute remise en cause de la loi du 15 mars 2004, interdisant le port de signes religieux ostensibles à l'école, et de la loi de 2010, banissant le voile intégral de l'espace public. Renoncer à ces textes qui ont ramené le calme dans nos établissements scolaires et sont peu à peu entrés dans la vie courante, ce serait donner un signal de faiblesse aux ennemis de la République et encourager les pressions sur les jeunes femmes de confession ou de culture musulmane, dans un certain nombre de quartiers. Au-delà de leur cas, ce serait une défaite pour toute la condition féminine. Ce qui a gauche milite pour l'abrogation de ces deux textes de loi commettent une erreur historique et ils se comportent en « compagnons de route " de l'islamisme, alors qu'ils croient lutter contre une forme de discrimination voire contre une résurgence de néocolonialisme. »

« Le concept de laïcité a été victime de manipulations, d'instrumentalisation ; mais il avait été aussi abandonné, parfois trahi, pour des raisons électorales. Il est temps de se ressaisir. »

« Depuis quelques années, une autre forme de renoncement au régime de Séparation se développe : la présence, à titre officiel, de tel élu local ou national, voire d'un ministre, aux cérémonies qui ouvrent et ferment le Ramadan. C'est du dernier chic chez les socialistes ! À défaut de trouver des solutions aux problèmes d'inégalités, d'emploi ou de logement que subissent des citoyens pauvres, issus de l'immigration, on donne des gages à une religion, l'islam. Au risque de conforter sa version fondamentaliste, et au mépris de la Constitution. »

« D'un peu partout nous arrivent les cris d'horreur ou d'alarme. Le romancier algérien, Boualem Sansal*, a publié un essai intitulé : Gouverner au nom d'Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde. Il se montre franchement pessimiste il n'exclut pas la défaite prochaine de l'Occident face à la montée de l'islamisme. Son analyse se fonde sur la forte démographie « musulmane » – le nombre des fidèles du Coran aurait dépassé depuis peu celui des chrétiens –, sur l'implantation de plus en plus fine des réseaux financés en Europe par les monarchies du golfe, et sur le sentiment de revanche qui habite les « Arabo-musulmans » après plus d'un siècle d'exploitation et d'humiliations liées à l'impérialisme occidental. »

« Quant à la Turquie, devenue laïque dans les années 1920, sous l'influence de Moustapha Kemal Atatürk, elle s'est donnée, en 2002, un gouvernement dirigé par les Frères musulmans, une branche politique de l'islam fondamentaliste ; et, depuis celui-ci démantèle méthodiquement les bases de la laïcité, l'Armée et la Justice notamment. Son leader a été élu président de la république, dès le premier tour, à l'été 2014. Libération a pu écrire : « Erdogan tient sa revanche sur Atatürk ». Et le pays s'enfonce dans la guerre civile. »

« L'enjeu de la laïcité est à la mesure d'un risque de conflagration mondiale ; et cette donnée va peu à peu s'imposer. Pour reprendre l'analyse d'Élie Barnavi, ce qui se joue au XXIe siècle, c'est l'universalisation du principe de laïcité ou la généralisation des guerres de Religion. Nous avons le choix : revenir à l'effroyable XVIe siècle, qui a connu, en Europe, de longuse séries de massacres et de viols, commis au nom de la religion, les voir renaître aujourd'hui - mais cette fois, à l'échelle planétaire, et non pas sur un seul continent - ou bien affronter notre destinée écrire une nouvelle page de la Déclaration des droits humains, qui consacrera la liberté absolue de conscience. Une devise pourrait résumer ce programme, et cet espoir : Liberté, Égalité, Laïcité, pour tous les peuples, sans exception. » 

Sources:

Wikipedia
La Laîcité, défi du XXIe siècle - Gérard Delfau - L'Harmattan, 2016.
www.egale.eu
* voir aussi : « 2084. La fin du monde » –Boualem Sansal–Gallimard. Article du 26 octobre 2015 sur le site :questionsdecitoyens.be.