Sur les rayons des libraires - Khomeiny, Sade et moi. - Abnousse Shalmani - Grasset

L'auteur

Abnousse Shalmani est née à Téhéran en 1977. En 1985 elle s'exile à Paris avec sa famille. Après ses études d'histoire, elle emprunte la voie du journalisme puis de la production et de la réalisation de courts-métrages avant de revenir à sa première passion, la littérature. Khomeiny, Sade et moi est son premier livre. Aujourd'hui, elle donne aussi de nombreuses conférences.

Le récit  et quelques extraits choisis

Dans Khomeiny, Sade et moi, Abnousse Shalmani dévoile l'Iran contemporain dont elle s'est exilée. C'est en France qu'elle découvre la littérature libertine et qu'elle croise, à son grand effarement, des femmes voilées. Biographie romancée d'une libération qui réfléchit le monde comme des lettres persanes en temps de Lumières assombries.

La résistance naît spontanément en réponse à une violence infligée. Enfant, Abnousse Shalmani est contrainte à porter le foulard–cagoule, la robe et le pantalon gris réglementaires - uniforme de la honte imposé par le dikta des séides de Khomeiny. L'auteur raconte dans des pages au style direct et sans fard sa progressive rébellion contre un régime qui impose le voile de la disparition comme préliminaire à l'extinction de toute forme féminine. Ce récit intime et corsé du corps féminin qui réclame son droit d'exister en défiant et en répondant à l'obscurantisme de l'islam politisé raconte notamment comment Abnousse Shalmani, encore enfant, tente d'échapper à ses gardiennes toutes de noir vêtues, les femmes corbeaux et aux barbus islamiques, figures fantomatiques et traumatisantes de son existence.

"Si la petite fille que j'étais a éprouvé le désir de se mettre nue dans l'enceinte de son école, ce n'était pas à cause des fortes chaleurs. C'était par provocation. Provocation du même ordre que de jouer à saute-mouton dans la salle de prière de la mosquée de l'école. C'était physique. Si c'est comme ça, tu vas voir ce que tu vas voir ! Je vais me venger ! Je vais le porter ce foulard gris qui serre trop et tu vas voir. Et beaucoup ont vu. Mon cul."

En pratique, les corps des femmes et des petites filles ainsi voilées deviennent un abîme de nouveaux objets sexuels. Chaque jeune fille devient une bombe parasexuelle à retardement. Chaque bout de chair constitue une atteinte à la pudeur, un blasphème que la horde de barbus doit traquer, étouffer, exterminer aux yeux du Monde de la morale pure. L'Iran est en guerre contre le vice. Dès lors, l'espace réduit et confine « les sans visage » dans leurs appartements. C'en est trop : l'exil s'impose ! À l'aéroport, une femme–soldat–corbeau la fouille sans ménagement.

« Le soldat–corbeau me montra alors du doigt et posa la question à ma mère : « C'est une pute que vous voulez comme fille ? » Voilà, j'étais déjà une pute, Paris était un vaste bordel. »

À Paris, tout ce que Abnousse Shalmani découvre est nouveau, la langue, les coutumes, la culture. Tout, sauf ce voile qu'elle croyait heureusement aboli et qui s'affiche dans certaines rues. Incompréhension totale. Comment une femme qui dispose librement de son corps peut-elle être contrainte ou se contraindre à s'envoiler, s'enfoularder, se camoufler pour disparaître ?
Alors qu'elle prône une libération corporelle, morale et salutaire, Abnousse Shalmani est contrainte d'exprimer son inquiétude devant la montée de l'extrémisme politico–religieux. Pour elle, le corps doit être célébré avec amour loin de toute contrainte idéologique. Dès lors, l'immigrée, féministe mais sans haine, forge ses armes dans la littérature libertine. Elle y puise une liberté d'esprit déconditionnée de toute morale étriquée et des pesanteurs ancestrales inféodées ou surannées. Le Marquis de Sade fait une entrée fracassante dans sa vie en 1997 accompagnés d'autres auteurs tels que le jubilatoire Louÿs...

« Si Sade voulait que tout soit permis, que tout soit au grand jour, c'est qu'il vomissait l'hypocrisie. La schizophrénie sociale est la porte ouverte à la folie. Cette tentative de marier l'homme privé et l'homme public, c'était essayer de régler le premier des problèmes des sociétés orientales aujourd'hui. Sade était en première ligne contre la'awra ! »

Sans langue de bois, Abnousse Shalmani exprime son opposition essentielle et farouche au voile. Avant tout, le voile traduit une humiliation faite aux femmes par des hommes qui voient en elles une possible mise en danger de leur volonté de puissance et leurs (vains) pouvoirs de maîtrise sur le monde.

« Je n'abandonnerai pas, car il n'est pas encore né le barbu qui me fera baisser la tête pour que je me taise. Se taire, c'est capituler. »

Les réactions ne se sont pas faites attendre. Son appel à une République iranienne laïque qui trouve sa force dans la diversité des expériences humaines afin de combattre l'obscurantisme de l'islam intégriste lui vaut des attaques répétées. Taxée de tous les noms, elle est traitée de « dévoyée », de « pute » et de « raciste » par de nombreux musulmans.

Khomeiny, Sade et moi est un récit intime courageux, réaliste, enthousiaste et sans faussetés qui abordent les thèmes les plus sensibles –politique, laïcité, immigration, intégration, féminisme –avec autant d'humour que de courage.

« Tant qu'il y aura des lecteurs, tant qu'il y aura des aspirations pour lever la tête au-delà de soi, même minimes, il existera des hommes d'imagination capables de renverser le tyran. Tant qu'il y aura la parole. C'est ce que la littérature en particulier, l'art en général fait pour nous : ouvrir les vannes de l'esprit, nous confronter à d'autres sensations, d'autres voix, d'autres infinis. »