Sur les rayons des libraires - 2084. La fin du monde - Boualen Sansal - Gallimard

L'auteur

Boualem Sansal est né en 1949. Il vit à Boumerdès, près d'Alger. Il a fait des études d'ingénieur et un doctorat en économie.

Jusqu'en 2003, il était haut fonctionnaire au ministère de l'industrie algérien. Il en fut limogé en raison de ses écrits et de ses prises de position.

Son oeuvre a été récompensée par de nombreux et prestigieux prix littéraires, en France et à l'étranger (Prix du Premier roman 1999, Prix Tropiques 1999, Prix Michel-Dard 2001,Grand Prix RTL-Lire 2008, Grand Prix SGDL du roman 2008 et Prix du Roman arabe 2012. Le 13 juin 2013, l'Académie française lui a décerné le Grand Prix de la Francophonie).

En 2006, il publie :"Poste restante : Alger, Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes".Jusqu'à ce jour, ce pamphlet est resté censuré dans son pays. Menacé et injurié, Boualem Sansal a cependant décidé de rester en Algérie.

Le roman

L'Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, « délégué » de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l'amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.

Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l'existence d'un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion...

Au fil d'un récit débridé, plein d'innocence goguenarde, d'inventions cocasses ou inquiétantes, Boualem Sansal s'inscrit dans la filiation d'Orwell pour brocarder les dérives et l'hypocrisie du radicalisme religieux qui menace les démocraties.

Quelques extraits choisis

« La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n'est plus fort qu'elle pour faire détester l'homme et haïr l'humanité. » ...

« Le détail étant l'essentiel dans la pratique, tout a été codifié, de la naissance à la mort, du lever au coucher du soleil, la vie du parfait croyant est une suite ininterrompue de gestes et de paroles à répéter, elle ne lui laisse aucune latitude pour rêver, hésiter, réfléchir, mécroire éventuellement, croire peut-être. » ...

«Ati n'était pas libre et ne le serait jamais mais, fort seulement de ses doutes et de ses peurs, il se sentait plus vrai qu'Abi, plus grand que la Juste Fraternité et son tentaculaire Appareil, plus vivant que la masse inerte et houleuse des fidèles, il avait acquis la conscience de son état, la liberté était là, dans la perception que nous ne sommes pas libres mais que nous possédons le pouvoir de nous battre jusqu'à la mort pour l'être. Il lui paraissait évident que la vraie victoire est dans les combats perdus d'avance mais menés jusqu'au bout. » ...

« L'esclave qui se sait esclave sera toujours plus libre et plus grand que son maître, fut-il le roi du monde. » ...

« Pour que les gens croient et s'accrochent désespérément à leur foi, il faut la guerre, une vraie guerre, qui fait des morts en nombre et qui ne cesse jamais, et un ennemi qu'on ne voit pas ou qu'on voit partout sans le voir nulle part. » ...

« Ceux qui ont tué la liberté ne savent pas ce qu'est la liberté, en vérité ils sont moins libres que les gens qu'ils bâillonnent et font disparaître... »...

« Il n'était point nécessaire d'avoir un motif pour frapper. Yölah a-t-il besoin de justification pour faire et défaire ? Quand il tue, il tue, et il a la main lourde, c'est définitif et particulièrement cruel, et à la fin il n'épargne personne.  Abi le disait dans son Livre (titre 8, chapitre 42, versets 210 et 211) : « Gardez-vous de fermer l'œil et de vous assoupir, c'est cela qu'attend l'Ennemi. Faites-lui une guerre totale, n'épargner ni vos forces ni celles de vos enfants, qu'il ne connaisse jamais le repos ni la joie, ni l'espoir de rentrer vivant chez lui. » ...

« Il avait vu arriver 2084, et suivre les Guerres saintes et les holocaustes nucléaires ; plus fort, il vit naître l'arme absolue qu'il n'est besoin ni d'acheter ni de fabriquer, l'embrasement de peuples entiers chargés d'une violence d'épouvante. Tout était visible de chez prévisible mais ceux qui disaient « Jamais ça » et ceux qui répétaient « Plus jamais ça » n'étaient pas entendus. Comme en 14, comme en 39, comme en 2014, 2022 et 2050, c'était reparti. Cette fois, en 2084, c'était la bonne. L'ancien monde avait cessé d'exister et le nouveau, l'Abistan, ouvrait son règne éternel sur la planète. »

« Nous apprenons, sous réserve de confirmation du ministère de la Morale et de la Justice divine, que deux cent cinquante criminels auraient été condamnés à mort par décret religieux émis par le Grand Jury de la Juste Fraternité. Bravo déjà à nos brillants agents de l'Appareil qui ont su les débusquer et les confondre en si peu de temps. Si l'appel à la clémence qu'ils ont introduit auprès du Grand Commandeur par intérim, Sa Seigneurie l'Honorable Bri, est rejeté, ils seront décapités après la grande Imploration du Jeudi dans différents stades de la capitale. »