Se mobiliser au nom de la démocratie ?

Lors de l’entretien qu’il a eu avec Kerren ElKaïm, l’écrivain algérien Boualem Sansal affirme sans ambages : « L'islam radical a déclaré une guerre au monde entier ». Après avoir soutenu que « le propre de l'intellectuel est de dépasser la crainte, sinon il devient soldat », cet écrivain aimerait maintenant tant secouer les esprits avant qu'il ne soit trop tard...

Ce qu'il nomme « l'écrasement de l'homme par la religion », Boualem Sansal l'explique de la manière suivante : « Il ne s'agit, hélas, ni d'une fable, ni d'un conte, mais d'une réalité que j'ai perçue de mes propres yeux. Peu à peu, j'ai vu l'islamisme transformer et effacer l'histoire. Son mode d'emploi ?
Raconter des mensonges, créer une langue sacrée, diffuser des slogans orwelliens et imposer la guerre. L'islamisme fait détester l'humanité et l'homme en lui imposant une croyance et en annihilant toute possibilité de lui échapper.
C'est terrifiant d'être totalitaire à ce point... Je crains que les conditions soient désormais réunies pour que ce système totalitaire, qu'est l' islamisme, se déploie à travers le monde.

Mais comment le monde doit-il réagir pour « briser la chaîne qui amarre la foi à la folie » ? Pour Boualem Sansal, la réponse est claire : « Au risque de vous choquer, je pense que ce qui se produit en Syrie et en Irak, bien que terrible, ne sert qu'à faire diversion. 
L'islam radical a déclaré une guerre au monde entier. 
Mais la peur et le politiquement correct nous interdisent d'en parler.
Autre hypocrisie, l'Arabie Saoudite ou le Qatar, qui réussissent à adoucir l'Europe et les autres par des contrats juteux. Pas de doute, la lame de fond semble bien menée. 
Mais qui se préoccupe de l'islamisme rampant ? Celui qui convertit des milliers de gens aux quatre coins de la planète, y compris dans vos contrées ? On m'accuse d'être pessimiste ou islamophobe, pire encore d'aller dans le sens de l'extrême droite. Mais où nous mènera le silence ? Le monde est supposé être gouverné par les grandes puissances, or elles ne s'intéressent qu'à leurs intérêts et s'avèrent incapables de maintenir l'ordre.
La seule Force organisée actuellement est la force musulmane ! Elle démontre une incroyable volonté de puissance, de domination, d'action et de réflexion à long terme. Elle y met toute la force, l'argent, la technologie et les vies qu'il faut.... 
Il suffit de quelques attentats pour que l'Europe panique. Plus que les armes, les islamistes possèdent les idées et l'idéologie.
Nous, on n'est même pas mobilisés au nom de la démocratie. »

L'écrivain estime cependant que les gouvernements démocratiques ne doivent pas user de la violence pour combattre ce phénomène : « Sûrement pas, ce serait faire le jeu des islamistes. Daech se nourrit de la violence et de la guerre pour exister, sinon elle s'effondre rapidement. Si on continue à l'alimenter, elle finira par triompher car elle ne craint pas la durée... Or, que règlent les États-Unis en bombardant un pays pour tuer quelques islamistes ?
Il faut agir politiquement, financièrement et économiquement. »

Pour Bernard Philippe, diplomate européen en poste à Jérusalem ces trois dernières années : 
« L'État islamique est une menace comparable à celle des trois grandes formes de totalitarisme qu'ont été l'impérialisme, le communisme et l'antisémitisme, pour reprendre l'énumération d'Hannah Arendt dont les travaux immenses doivent nous inspirer, car ils sont d'une terrible actualité. 
Le totalitarisme conduit à un repli sur une idéologie dominante, à un effacement de l'individu au profit de la masse, à la justification idéologique des actions les plus violentes. Pour certains auteurs, le salafisme, par son rejet systématique de l'autre, développe une forme de fondamentalisme qui a des traits du nazisme.
La diplomatie européenne doit de toute urgence en prendre la mesure. Un cancer ne se soigne pas avec une pastille pour la gorge ! »

Mais que font nos dirigeants, qu'ils soient nationaux ou européens ? Le sentiment qui gagne de plus en plus la population est qu'ils ne font rien ou du moins pas grand-chose, et en tout cas pas ce qui est nécessaire. Que ce soit par clientélisme électoraliste ou pour d'obscures et fallacieuses raisons économiques, beaucoup de dirigeants européens se rendent coupables d'un déni de démocratie. Ils n'apportent aucune réponse concrète et attendue aux légitimes questions et aux non moins légitimes inquiétudes de leurs citoyens, ce qui a pour conséquence immédiate de voir les partis d'extrême droite progresser de manière significative et dangereuse un peu partout en Europe. 

Qu'espère Angela Merkel lorsqu'elle fait les yeux doux à un Recep Tayyip Erdogan, cet islamo-conservateur, à la fois membre de l'OTAN mais aussi à l’attitude ambiguë envers  Daech, ennemi redoutable de la liberté d'expression et de la laïcité, lorsqu’elle prêche pour une entrée de la Turquie dans l'Union européenne ?
Que font les gouvernements des pays dans lesquels les usines d'armement tournent à plein régime pour alimenter à la fois les djihadistes et ceux qui soi-disant les combattent mais qui éliminent en priorité leurs ennemis internes et ceux qui ne partagent pas leurs idées et leur vision religieuse du monde ?  
Que font les gouvernements occidentaux si ce ne sont des courbettes au nom du sacro-saint commerce aux représentants de pays tels l'Arabie Saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis où règnent la charia, la barbarie, le mépris de la femme, la négation des Droits de l'homme et l'application de la peine de mort ? 

Nos dirigeants ont-ils seulement la volonté (ou la possibilité ?) de lutter contre toutes les formes d'intégrisme et plus particulièrement contre l'intégrisme islamique ? Curieusement plus aucun sondage d'opinion à ce sujet n'est publié pour le moment. Aucun pays où le référendum existe, si ce n'est la Suisse, n'ose aujourd'hui interroger sa population sur les choix de société qu'elle souhaite.
 Le politique et le citoyen n'habitent plus la même planète.

Mais rien ne vous oblige de penser comme nous.

(1). Le Vif–l'Express numéro 45 du 6 novembre 2015.