Le danger vient aussi de la Lybie

Depuis la chute de Kadhafi, et malgré l'annonce récente d'un accord politique, la Libye reste plongée dans la violence, avec, en prime, le risque de contagion au-delà de ses frontières.

En Tunisie, François Janne d'Othée a recueilli les propos de Moncef Ouannès, professeur à l'Université de Tunis. (1)

Moncef Ouannès est professeur de sociologie. Il est l'auteur de « Militaire, élites dans la modernisation de la Libye contemporaine » (L'Harmattan 2009) et de « Révolte et reconstruction en Libye » (L'Harmattan 2014), et l'un des rares spécialistes de ce pays méconnu.

Actuellement, il existe en Libye deux gouvernements : l'un reconnu par les Occidentaux et basé à Tobrouk et l'autre soutenu par un conglomérat de milices, dont certaines islamistes, siégeant dans la capitale, Tripoli. Les deux parties ont chacune leur parlement. Le 8 octobre 2015, l'émissaire de l'ONU pour la Libye a annoncé la formation d'un gouvernement d'union nationale, mais sa composition suscite déjà la contestation. En attendant le pays reste plongé dans le chaos.

D'après Moncef Ouannès, trois facteurs expliquent pourquoi la révolution libyenne s'est embourbée dans la confusion : « La révolte – mot que je préfère à révolution – a été dominée par des islamistes radicaux depuis la fin février 2011. Ils avaient été libérés des prisons par le fils de Kadhafi, Saïf-al-Islam, dans le cadre de la succession de son père... Dès lors, on n'était plus dans un processus de démocratisation mais d'islamisation. Deuxième point, il n'y avait pas de véritable État en Libye, ni une armée forte qui aurait pu encadrer la révolte et garantir la continuité politique. Enfin les armes étaient surabondantes. Chaque famille libyenne dispose aujourd'hui de six kalachnikov en moyenne. »

Si la Libye en est arrivée à compter deux gouvernements, c'est parce que : « Le mandat du gouvernement et du parlement libyens s'est achevé en juin 2014. Les élections qui ont suivi ont donné la victoire aux gens de Tobrouk. Le problème, c'est que les islamistes voulaient des garanties de ne pas être jugés ni chassés. S'ils lâchent le pouvoir, ils seront massacrés... Entre les deux parties, c'est la méfiance et la peur qui règnent. »

La formation d'un gouvernement d'union nationale ne va pas stabiliser la situation car : « S'il advient, ce sera un gouvernement très faible, incapable de résoudre les problèmes de fond. Le pays ne va pas se stabiliser avant cinq ou six ans. Le pouvoir de décision reste aux mains de milices surarmées qui ne trouvent pas de projets économiques où s'insérer. Pour ne rien arranger, le Qatar, la Turquie et le Soudan appuient les gens de Tripoli, tandis que les Émirats, l'Arabie Saoudite et l'Égypte soutiennent Tobrouk. Le prince héritier du Qatar, l'actuel émir, a été explicite : on a dépensé 5 milliards de dollars pour la Libye, ce n'est pas pour donner le pouvoir aux laïques et aux libéraux. »

« L'Union européenne et les États-Unis voudraient que général Khalifa Haftar (chef de l'armée nationale libyenne) quitte la scène. Mais derrière lui, il y a 20.000 personnes venues des tribus de Cyrénaïque. Le gouvernement de Tripoli, lui, peut compter sur 120.000 miliciens de différentes factions. Mais il ne cherche pas à faire la guerre sinon ils auront sur le dos Haftar, Daech et des factions libérales. »

« Daech est autonome tout en étant lié à l'État islamique en Syrie. Quand Kadhafi a été tué de façon atroce, Mahdi al-Harati, un ancien d'Al Qaïda qui vivait auparavant en Irlande, a convaincu 300 jeunes libyens de partir vers la Syrie pour la guerre sainte. Avec l'appui d'un navire militaire turc, ils ont abouti à Deir Ezzor pour la contrôler et vendre le pétrole syrien à une mafia internationale... Madhi al-Harati est [maintenant] revenu [en Libye] avec ses 300 jeunes qui ont constitué le noyau dur de Daech. En quelques mois, son régiment est parvenu à Misrata, ensuite à Derna. Ils contrôlent aujourd'hui Syrte (plus de 100.000 habitants), la ville de Kadhafi, qui se sent humiliée et qui veut prendre sa revanche... [À Syrte], Daech s'est installé pour capitaliser sur cette humiliation. [Kadhafistes et terroristes djihadistes] se sont déplacés vers Tripoli et ont repris la base aérienne de Mitiga... Daech à entre-temps créé une base à 35 km de la frontière tunisienne et possède six avions qui se trouvaient à Syrte. » Ils n'ont pour le moment qu'un seul pilote mais qui refuse pour l'instant de collaborer. « En tout cas, ils ont du financement : d'après des universitaires libyens, un jeune de Daech, à Benghazi, touche 3000 $ par mois. Et à sa mort, sa famille reçoit 40.000 $. Cela attire les jeunes. »

Pour Moncef Ouannès : « Il y a trois problèmes à régler. D'abord le retour de 2 millions et demi de libyens de la diaspora, qui vivent dans de mauvaises conditions. Ensuite, la réconciliation nationale. Enfin, l'inclusion de partisans de l'ancien régime, car ils forment une réelle masse humaine. Il faut ouvrir les voies de l'intégration et calmer le jeu, et faire en sorte que laïques et islamistes arrivent à trouver une place dans le même gouvernement. Dans cinq ou six ans, on parviendra peut-être à former un gouvernement libéral. Certes, l'islamisme n'aura pas entièrement disparu car la société libyenne est conservatrice. Mais le pays ne se divisera pas. »

En 2011, : « L'OTAN s'est précipitée pour abattre l'ancien régime, provoquant un chaos généralisé. Or, s'il fallait changer le régime, il fallait aussi penser à des alternatives crédibles. Et comprendre un peu la structure tribale de ce pays. Aujourd'hui, la Libye est devenue un facteur de déstabilisation non seulement pour elle-même mais aussi pour tous ses voisins et surtout pour l'Europe. Plusieurs dizaines de milliers de personnes attendent de franchir la Méditerranée, venant d'Afrique et de Syrie. Avant 500.000 Syriens travaillaient en Libye et la majorité n'est pas rentrée à cause de ce qui s'est passé dans leur pays. Pour Daech, c'est une arme pour forcer l'Europe au dialogue et à un début de reconnaissance. »

Moncef Ouannès nous fait prendre conscience que le danger ne vient pas seulement du Proche-Orient et du Moyen-Orient mais aussi de la Libye. Son discours soulève de nombreuses questions auxquelles nous tenterons de répondre dans de prochains articles. Mais nous pouvons dès à présent prendre conscience que la vague d'immigration qui déferle sur l'Europe depuis l'Irak et la Syrie sera prochainement gonflée de celle qui viendra d'Afrique du Nord et d'Afrique subsaharienne via la Libye. Tous les migrants ne sont pas des réfugiés, il y a parmi eux de nombreux migrants économiques et aussi des djihadistes. Daech affirme qu'ils seraient aujourd'hui 4000, chiffre que les services de sécurité occidentaux se gardent bien de confirmer, se contentant de dire que le nombre est invérifiable. Jusqu'à présent, force a été de constater que Daech ne ment pas, il en va de sa crédibilité.

Dans son interview, Moncef Ouannès dénonce aussi le double jeu que jouent des acteurs régionaux tels la Turquie, le Qatar et l'Arabie Saoudite, qui, d'un côté financent et soutiennent Daech et de l'autre, s'allient à la coalition qui le combat. La position turque est particulièrement trouble, membre de l'OTAN et candidate à l'Europe, la Turquie n'hésite pas à mettre un de ses navires de guerre à la disposition des djihadistes tout comme elle participe à leur approvisionnement en armes et en combattants en rendant sa frontière perméable entre son territoire et la Syrie. De même, c'est par la Turquie que Daech écoule l'immense majorité du pétrole qui sort des puits dont il s'est emparés. C'est ce même chemin que suivent aussi les œuvres d'art dérobées par Daech dans les musées et sur les sites archéologiques. Ce n'est pas pour participer activement à la lutte contre Daech que la Turquie a rejoint la coalition et qu'elle a ouvert une base aérienne aux forces américaines. Son seul but est de pouvoir ainsi, en toute impunité, bombarder les Kurdes, qu'elle considère comme ses ennemis à éliminer. De plus en plus de spécialistes, militaires et autres, envisagent même que la Turquie pourrait se ranger aux côtés de Daech. La réélection à la majorité absolue d'Erdogan peut faire craindre le pire pour l'Europe et pour le monde libre.

Moncef Ouannés dévoile qu’elle est l'énorme puissance financière de Daech alimentée en grande partie par les pays voyous du Golfe et l'attrait que peut représenter pour des jeunes les salaires mirobolants que les barbares islamistes peuvent proposer à ceux qui les rejoignent. L'argent est le nerf de la guerre : les puissances occidentales feraient bien de s'en inspirer en privant Daech de ses ressources financières plutôt que de leurrer leurs populations en leur servant des images de bombardements aux effets plus que douteux. Les ressources financières de Daech mériteraient qu'on s'y intéresse davantage et efficacement.

Mais rien ne vous oblige de penser comme nous.

(1) Le Vif n° 42 du 16 octobre 2015.