Le capitalisme a de longues dents. De trop longues dents ?

"Désormais, dans le palmarès des 100 plus grandes économies mondiales, les États sont minoritaires : 51 sont des multinationales. La valeur boursière d'Apple par exemple, qui pèse 725 milliards de dollars, est supérieure au PIB de la Suisse ou de la Suède. Ces multinationales sont par essence au-dessus des États, qu'elles survolent avec la plus cynique des désinvoltures, quand elles ne cherchent pas purement et simplement à les assécher. La ruine de certains États est aussi, en grande partie, imputable aux manœuvres de banques et d'acteurs financiers privés auxquels on se refuse toujours à réclamer des comptes. 
De plus en plus d'entreprises s'enrichissent, tandis que de plus en plus de pays s'appauvrissent. Dans un monde où les politiques publiques se soumettent aux lois de l'économie privée, diriger un État est en train de devenir un boulot de looser.
La foi aveugle dans les vertus du libéralisme économique et de la dérégulation a fait que nombre d'États, y compris parmi les plus influents, ont renoncé à se doter d'instruments de contrôle et de pression sur des acteurs financiers de plus en plus puissants. 
Pire, à force de privatisations et d'abandon croissant de secteurs économiques stratégiques, ils se sont privés de toute capacité à répliquer sur le même terrain. On se pose dès lors la question : doit-on, lorsqu'on est à la tête d'un État démocratique et que l'on a été légitimement élu, accepter d'être dépossédé de ses capacités d'actions collectives par des entités qui œuvrent pour des intérêts particuliers ?

Un exemple pour mieux comprendre, ou comment analyser le « politiquement correct ».

Pour boucler son budget 2016, le gouvernement belge a instauré la tax shift. Parmi les mesures envisagées, figurent de nouvelles taxes sur l'alcool, le tabac et les sodas au taux de sucre trop élevé. Ces mesures sont présentées comme étant destinées à lutter contre des fléaux affectant la société dans son ensemble. Il est indéniable qu'une surconsommation d'alcool, de tabac et de sodas sucrés ont des effets néfastes sur la santé et ont pour conséquence de grever lourdement le budget de la sécurité sociale. Voilà pour le « politiquement correct », peu sont ceux susceptibles de s'opposer à de telles mesures. Qui n'est pas soucieux de sa santé et de la pérennité de la sécurité sociale ?

Analysons ces mesures sous un autre angle. Pour l'alcool, une nouvelle taxe de 2,5 euros par bouteille sera appliquée, pour le tabac, cette nouvelle taxe sera de 0,7 euro pour chaque paquet de cigarettes. Et pour les sodas sucrés ? Notre gouvernement doit, avant de déterminer la majoration tarifaire qui leur sera appliquée, consulter les représentants du secteur. Et pourquoi donc ?

Nul n'ignore que ces sodas, nocifs pour la santé, sont produits par des multinationales qui écoulent leurs produits dans le monde entier. C'est dire la puissance financière des dites multinationales. Depuis l'annonce de cette nouvelle mesure, les lobbyistes du secteur sont sur les dents. Qui sera touché, qui ne le sera pas, et dans quelles proportions ? Il est donc primordial pour ces firmes, et surtout pour leurs actionnaires, de ne pas figurer sur la liste noire ou, dans le pire des cas, de limiter au maximum les répercussions de cette nouvelle disposition, même si en finale, c'est le consommateur qui paiera les surcoûts engendrés. Les enjeux financiers peuvent être colossaux. Dès lors, comment y échapper ou comment les minimaliser ? En n'ayant pas annoncé quels étaient les produits concernés et la hausse dont ils allaient faire l'objet, notre gouvernement a largement ouvert les portes aux lobbys du secteur. 
Impréparation, naïveté, souhait de négocier ou calcul machiavélique de nos dirigeants ?
 Il faudrait être bien naïf et aveugle pour ignorer qu'au cours des tractations à venir, plusieurs (dizaines, centaines,...) milliers (ou millions) de dollars ou d'euros vont changer de poches. Voilà pour le « politiquement incorrect ». Mais ceci, les médias ne vous en parleront jamais.

Et quels seront les résultats obtenus par les dispositions particulières de la nouvelle tax shift ?

Une hausse de 2,50 € par bouteille va-t-elle limiter la consommation d'alcool ? On peut en douter. L'alcool est essentiellement consommé par les classes plus aisées et l'augmentation retenue n'aura donc pas ou peu d'impact sur sa consommation. L'État va donc très certainement engranger des rentrées supplémentaires mais la sécurité sociale n'en tirera que peu ou prou de bénéfices. Notons au passage que l'État s'est bien gardé d'augmenter la boisson nationale par excellence, la bière, qui ne verra son prix augmenter que de 0,1 %.

Pour le tabac, nous pouvons faire une analyse comparable. L'augmentation du prix du paquet de cigarettes  n'a jamais eu le résultat escompté. Le nombre de fumeurs reste constant, voire en légère augmentation. À chaque hausse, les « cigarettiers » se sont adaptés : le nombre de cigarettes par paquets a diminué et le prix est resté sensiblement le même, ou encore les cigarettes ont été légèrement raccourcies et le tabac un peu moins tassé. Ici aussi l'État peut donc espérer récolter quelques bénéfices financiers mais aucun impact sur les finances de la sécurité sociale.

Quant aux sodas sucrés dont la nouvelle taxation devrait avoir pour but essentiel, outre les rentrées financières, de lutter contre l'obésité et les maladies qu'elle engendre, on peut dès à présent douter des mesures qui seront prises et appliquées. Les firmes concernées auront tôt fait de remplacer le sucre par un succédané, tel l'aspartame, aux effets encore plus nocifs. À coups de battages médiatiques, les multinationales, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, auront remplacé leurs anciennes étiquettes par des slogans qui nous présenteront la panacée universelle et nous garantiront la vie éternelle. Ou alors, le consommateur se rabattra sur des jus de fruits tout aussi sucrés, si pas plus.
Voilà une autre lecture des « faits d'annonce » qui, une fois de plus, démontre les liens étroits et interconnectés qui existent entre le politique et la finance. En finale, c'est le citoyen anesthésié qui paiera la facture, même au péril de sa santé, voire de sa vie, pour autant que le gouvernement et les actionnaires puissent afficher un large sourire.

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