La "liberté" des médias ?

La rumeur de la disparition des « Guignols de l'Info » a suscité une vague de protestations non seulement en France mais aussi à l'étranger. Le nouveau directeur général de Canal Plus, Vincent Bolloré, avait en effet fait part de son intention de supprimer cette émission pourtant très populaire. Finalement, devant la levée de boucliers, et notamment chez les politiques caricaturés, suscitée par cette décision, « Les Guignols de l'info » seront maintenus mais passeront en programme crypté.
Vous vous souviendrez que Vincent Bolloré est ce milliardaire, ami de Nicolas Sarkozy, qui lui avait prêté le fameux yacht au large de l'île de Malte.
Les médias français en grande majorité (Le Monde, L'OBS, Charlie Hebdo, Le Parisien, etc.) ont vu dans cette décision une volonté manifeste de Vincent Bolloré de vouloir aider son ami Nicolas Sarkozy lors de la campagne pour les élections présidentielles de 2017.
En effet, cryptée l'émission est désormais payante, donc probablement moins de téléspectateurs, mais en plus, la grille des programmes est aussi revue, notamment les émissions « Le grand journal » et 
« Supplément », pour laisser plus de place au « divertissement ».
 En période électorale le calcul est simple : plus de divertissement et moins d'informations doivent susciter moins de critiques.

Dans le numéro 1193 du 3 juin 2015 de Charlie Hebdo, Guillaume Erner écrit : « Quand que les journalistes arrêteront de s'occuper de Charlie, ils pourront se préoccuper des autres journaux, et de leurs nouveaux maîtres car désormais notre presse est entre les mains du CAC 40 » 
Et de poursuivre : « Aujourd'hui, ce qu'il y a de bien dans la presse française, c'est qu'elle n'a plus besoin d'être vendue : elle est achetée. »
Les journaux vivent sous une nouvelle alternative, la Bourse ou la vie.
La Bourse s'appelle Bergé-Niel-Pigasse pour Le Monde et L'Obs,
Drahi pour Libération, 
Pinault pour Le Point 
et Bernard Arnault pour Le Parisien. » 
Ces titres de presse n'ont pas été acquis pour gagner de l'argent, ces achats font partie d'une stratégie d'influence. En devenant propriétaire d'un journal, ces oligarques jouent sur plusieurs tableaux : faire la promotion de leurs entreprises, nuire à leurs concurrents, ou empêcher que leurs concurrents leur nuisent, mais surtout un journal cela pèse en politique. Certains peuvent incarner des opinions radicales et ne pas hésiter à tordre les faits au profit de leur idéologie, comme le très conservateur groupe Murdoch, propriétaire de Fox News.... 
Si la presse d'opinion devient la presse de l'opinion du CAC 40, comment notre démocratie va-t-elle évoluer ? » Il y a là de quoi s'inquiéter : « Tandis que le métier de citoyens est de plus en plus complexe, les moyens de comprendre le monde s'amenuisent. Le métier de journaliste est de plus en plus précaire, et la précarité n'incite pas à être courageux. » 
Un peu partout dans le monde le nombre de journalistes diminue de manière drastique.
Et de conclure : « Jusqu'ici, le rôle de la presse, c'était de ne pas croire en la bonne foi du vainqueur. Mais si le vainqueur la possède, comment doutera-t-elle de la parole de son nouveau maître ? »

Riss poursuit dans le numéro 1199 du 15 juillet 2015 de Charlie Hebdo : « En France, l'indépendance n'existe quasiment pas dans les médias. Ici, et davantage encore à l'étranger, la liberté d'expression n'est qu'une liberté achetée par l'argent de groupes financiers puissants, et elle n'est souvent qu'une tolérance du prince qui possède ces médias. Tant que l'actionnaire majoritaire allonge sans broncher son fric pour que les journalistes fabriquent leurs journaux à leur guise, tout va bien. 
  Mais si un jour l'actionnaire majoritaire se réveille en se disant : « Mais pourquoi je me fais chier à investir du fric dans un média qui ne me plaît pas ? », la liberté d'expression s'évanouit aussi vite. On vire, on dégage, et adieu la liberté. Tous les médias audiovisuels et de presse écrite sont, à de très rares exceptions, aux mains d'hommes d'affaires qui font planer sur leur tête cette épée de Damoclès... Pas de fric, pas de journal. C'est primaire, mais c'est comme ça. À une époque où la presse est déficitaire et compte encore trop sur la pub et les groupes financiers pour ne pas crever, certains journaux, et pas des moindres, obtiennent des aides publiques à la presse grâce à vos impôts ! »

Déjà dans le numéro précédent, Riss brocardait le pouvoir : « On ne mesure pas assez comment certaines décisions sont le résultat d'une alchimie entre l'orgueil, la vanité et le souci de la postérité. Il n'y a que l'homme de la rue qui croit que la politique est le fruit de la passion et du désintéressement... Les hommes politiques construisent leur postérité avant de construire notre présent. Mais parfois les choses vont tellement vite qu'ils n'ont pas le temps d'édifier une Pyramide du Louvre ou une « Très Grande Bibliothèque » pour s'en assurer. Alors ils nous laissent des ruines. »

En Belgique la situation est semblable à celle de la France. 

Lorsque le Gouvernement veut imposer des mesures populaires ou instaurer de nouvelles taxations, il lui suffit de trouver quelques « bonnes raisons » politiquement correctes. Le 23 février 2010, on pouvait trouver dans La Libre : « Et pour enfoncer cela dans le crâne des gens et leur faire oublier les conséquences, on dispose des outils pour se faire : télévision d'État, tous les autres médias qui sont achetés par des subsides, font ce que l'État leur dit de faire, sinon : fin des subsides et coûteux procès... Nul média ne risquera ses subsides en s'attaquant à celui qui les donne, nul politicien ne renoncera au pouvoir et à l'argent que cela va rapporter. »

Ne rappelons pas les nombreuses péripéties qui ont permis à l'intercommunale Tecteo, active dans de nombreux secteurs, de racheter Les Éditions de l'Avenir pour 26 millions d'euros, élargissement poursuivi avec le groupe IPM, propriétaire de La Libre Belgique et de La DH, mais voyons plutôt les questions soulevées par de tels investissements. 
« Tecteo et les médias : l'intercommunale qui se jouait des lois et des lenteurs politiques », ainsi titrait La Libre (intégralité de l'article consultable sur lalibre.be) et intéressons-nous aux conclusions de cet article. « N'en reste pas moins que les effets sont là : Tecteo, largement aux couleurs socialistes, participe dorénavant au monde de la presse belge francophone. Et il nourrit des ambitions. Parmi toutes les interrogations liées à cette annonce, se pose la question des fonds publics investis par les communes dans l'intercommunale, l'argent du citoyen donc : quel est le rôle de ces fonds dans ses interventions dans le secteur des médias ? Et puis surtout, le citoyen fait à présent face à une entité maîtrisant l'accès à l'information sur Internet de par sa qualité de fournisseur d'accès (VOO), la tuyauterie et le contenu que l'on pourra y trouver. Ça laisse rêveur. »

Les aides accordées par l'État à la presse se répartissent en aides directes et en aides indirectes. Nous n'avons pu obtenir des informations précises quant aux aides directes mais quelques-unes quant aux aides indirectes. Chaque année, les autorités belges subsidient ainsi la distribution de journaux via Bpost à hauteur de 120 millions d'euros. De cette manière, la distribution se fait pratiquement gratuitement pour les éditeurs de journaux alors qu'en réalité cette opération leur coûterait extrêmement cher. En d'autres termes, les autorités belges maintiennent artificiellement en vie la presse-papier. Mais cette aide indirecte à la presse via Bpost n'est qu'une partie des subsides indirects que perçoivent les journaux papier et les sociétés qui les détiennent, le seul exemple de la TVA à 0 % dont bénéficient les journaux imprimés en est une autre illustration.

 

Les médias bénéficient d'autres sources de revenus très importantes émanant de la publicité. Dans le domaine de l'audiovisuel d'autres sources de financement existent qui permettraient qu'un vrai service public de l'audiovisuel puisse se passer de rentrées publicitaires. La publicité envahit nos écrans et nous empêche souvent de zapper car l'objectif des annonceurs est de rapprocher et de mêler si possible émission et publicité. 

Une RTBF sans pub serait viable et vivifiante. Sous la plume de Bernard Hennebert on peut lire dans le numéro 2 de juillet-août 2015 de « Même Pas Peur » : « La pub coûte à la RTBF : sa recherche et sa mise à l'antenne ne sont pas gratuites !...
 La RTBF devra également redéfinir ses missions, ses programmes et ses publics prioritaires. Il faudra donc estimer l'économie réalisée par la suppression des émissions souvent coûteuses qui n'ont rien de « service public »... Pourquoi ne pas se demander également si la RTBF devra continuer de participer au financement du CIM dont l'objectif est de recueillir des données audimatiques souvent controversées afin de fixer la tarification publicitaire ? 
Il conviendrait aussi de proposer au niveau fédéral, une refiscalisation des investissements publicitaires au bénéfice de notre service audiovisuel public... On ne voit pas très bien pour quel motif démocratique les investissements publicitaires qui avoisinent les 3 % du PIB ne sont pas soumis à l'impôt. » 
Et de poursuivre : « Le plus ignoble : la ministre de l'audiovisuel Fadila Laanan a réussi à ce que la fiabilité de ces pistes concrètes ne soit pas analysée dans une enquête sur les financements alternatifs de la RTBF réalisée à grands frais par la société Deloitte en 2011. Et dont les résultats de cette enquête manipulée laissèrent croire au public et au monde politique qu'il est impossible de se passer des annonceurs de la RTBF. »

Bernard Hennebert estime que ce qui manque surtout au premier rideau, ce sont des émissions sociales au sens large qui, elles, ont toujours été plébiscitées par le public, et particulièrement en temps de crise. La suppression de la pub pourrait même devenir un accélérateur d'audience, car une majorité du public a de plus en plus horreur de la réclame à la TV. 
Quand l'émission « Questions à la Une » pris place pendant deux saisons dans le corps même du JT, sans pub donc, cela se marqua par une augmentation moyenne de 100.000 téléspectateurs chaque semaine. Aujourd'hui, sur notre chaîne publique le divertissement a largement pris le pas sur des programmes sociaux-économiques.

Le sponsoring est encore plus pernicieux que la pub. Il pousse les chaînes à multiplier les « mini programmes » dont les thématiques et le contenu seront choisis pour pêcher de « juteux mécènes » qui, plus que le « politique » tentent d'intervenir dans le contenu des programmes qui de préférence s'adressent à un public de jeunes aisés qui changent rapidement leurs habitudes de consommation. Voilà concrètement au quotidien un type d'influence de la pub et pourquoi elle doit disparaître de la RTBF si celle-ci veut être au service de tous ses publics. Pourquoi penser tant de bien de la BBC qui n'est pas financée par la publicité ?

Dans leur immense majorité, tous les médias subissent de fortes pressions. Que ce soit de la part des multinationales qui les possèdent, des politiques qui tentent d'en faire leurs instruments notamment par les subsides qu'ils leurs accordent, des sponsors et des annonceurs qui les financent largement, les médias voient leur espace de liberté de plus en plus réduit. L'information et la culture laissent la place à l'abrutissement du plus grand nombre. « Les jeux du cirque », qui captent et aveuglent les masses, offrent ainsi le champ libre à la finance et au pouvoir intimement liés par leur volonté de dominer le monde pour leur seul profit auquel ils ne fixent aucune limite.

Mais rien ne vous oblige à penser comme nous. 

Commentaires

« Bien informés, les Hommes sont des citoyens, mal informés, ils deviennent des sujets » (Alfred Sauvy, économiste et sociologue).
« Notre mission [à nous les journalistes] : informer sans « rouler » pour personne, mais en refusant le politiquement correct », telle est la définition du rôle dujournaliste que laisse Christine Laurent qui quitte le poste de rédactrice en chef qu'elle occupait au sein du Vif–l'Express. Puisse ce vœu pieux se réaliser !
Interrogé par Manuel Abramowicz pour « Même Pas Peur », Georges Timmerman, ancien journaliste d'investigation du journal « De Morgen », puis cofondateur et rédacteur en chef d'« Apache », déclare : « Dans le monde des médias, il y a encore quelques journalistes qui dérangent. Ils sont de moins en moins nombreux. » Dans son travail, Georges Timmerman dit avoir toujours  « voulu aboutir et révéler les dessous pas très chics du monde des affaires, de ses complicités dans la classe politique et des protections dont il bénéficie. Pour lui : « le journaliste doit se mettre au service de ceux qui n'ont pas de pouvoir. Il doit être au service du peuple ! » George Orwell n'écrivait-il pas : « Être journaliste, c'est imprimer  quelque chose que quelqu'un d'autre ne voudrait pas voir imprimer. Tout le reste n'est que relations publiques. » Georges Timmerman poursuit : « Il est évident que le journalisme ne doit jamais se mettre aux ordres de ceux qui possèdent le pouvoir. Cela semble être une évidence. Pourtant, il est toujours nécessaire de l'affirmer. Surtout de nos jours. » Il nous dévoile sa méthode : «Les sujets d'investigation relèvent souvent de zones d'ombre qu'il faut alors percer. Ce n'est pas le sommet de l'iceberg qui est intéressant mais sa partie immergée. Enquêter sur les liens cachés entre le monde politique et les entreprises, la corruption, les services de renseignements, le terrorisme ou l'extrême droite doit se faire de manière scientifique. » Ce métier n'est pas sans risque : « Ce type de  journalisme est passionnant, mais il y a un prix à payer. Le journaliste d'investigation est une personne qui gêne, qui représente un danger pour beaucoup. Sa position est délicate, il y a les menaces, y compris de mort, l'annonce de poursuites judiciaires, des plaintes déposées, des perquisitions à son bureau, mais également à son domicile, des interrogatoires à la police, des procès et des condamnations... Cependant, d'autres faits m'ont donné raison. Hélas trop tard. ... Dans une rédaction, c'est le management visant la productivité rapide qui y règne. Dans les meilleurs des cas, le journalisme d'enquête est juste toléré par les propriétaires des médias. » Et de conclure : « Une commission du Parlement européen a étudié, en 2012, la situation du journalisme d'investigation dans les États membres de l'Union européenne. Sa conclusion : ce type de journalisme, nécessaire pour révéler des faits de corruption notamment, est en voie de disparition. Pourtant, ce journalisme-là est adulé. Le journaliste qui le pratique est une sorte de super héros des temps modernes. » Il est de notre devoir de soutenir le journalisme d'inverstigation et les publications satiriques qui souvent dénoncent les turpitudes du monde politique et de celui de la finance. Les abonnements sont très peu onéreux et leur lecture généralement édifiante.

Avant la faim de l'année, Moustique « l'hebdo qui pique », devrait passer dans le giron de Nethys qui, depuis avril 2014, détient déjà 100 % des Éditions de l'Avenir. Nethys négocie en effet avec Sanoma, éditeur notamment du Moustique, le rachat de « l'hebdo qui pique », le fleuron francophone de Sanoma. Nethys, vous vous souvenez, cette société appartient à Stéphane Moreau. Lorsque l'opération sera terminée, il y a fort à parier que Moustique ne « piquera » plus à gauche ; dangereux d'importuner ses patrons. Et tant pis pour la liberté de la presse ! Encore quelques scandales et magouilles de plus dont nous n'entendrons probablement jamais parler.