Inutile de condamner les actes sans condamner l'idéologie qui les guide

« Inutile de condamner les actes sans condamner l'idéologie qui les guide » a tweeté, au lendemain des attentats de Paris, Ali A. Rizvi, un écrivain pakistano–canadien, laïque de culture musulmane et auteur d'une « Lettre ouverte aux musulmans modérés » parus en 2014 dans le Huffington Post.

Le nouveau Califat a déclaré le djihad contre le modèle de société occidentale, au nom de l'islam. Une idéologie mortifère, qui a ses supporters chez nous. Comme ce fut le cas autrefois contre l'extrême gauche ou l'extrême droite, et déjà en Europe, il faut assécher le vivier où Daech, aujourd'hui, recrute massivement. (1)

Si ce n'est pas encore une bataille rangée, front contre front, c'est quand même un acte de guerre qui a touché le cœur de Paris, le vendredi 13 novembre 2015, causant 129 morts et faisant plus de 352 blessés, dont certains encore dans un état très grave.

L'islamisme est devenu une régression obscurantiste au service d'un projet politique tout à fait sordide. Alors que les Frères musulmans prêchent une « réislamisation » qui prend son temps, Daech présente la reconquista musulmane sur un plateau d'argent. Les deux organisations poursuivent cependant le même but : venger « l'idéal islamiste blessé » depuis l'effondrement de 1400 ans de califat intervenu en 1916 suite aux accords conclus entre les diplomates britanniques et français qui s'accordèrent sur un cadre fixant les zones d'influence au Moyen-Orient sur les restes de l'Empire ottoman et connu sous le nom des « accords Sykes-Picot ».

L'islamisme promet le rétablissement du califat par la défaite des États. Le projet califal de Daech entre en résonance avec l'état d'esprit de jeunes en révolte contre la société, préalablement radicalisés dans la délinquance et déjà, pour la plupart, en rupture de ban.

L'objectif explicite de l'État islamique est apocalyptique : il veut dresser les populations majoritaires et les minorités musulmanes les unes contre les autres et provoquer des guerres civiles. Ses cibles sont clairement désignées : l'Occident et la civilisation occidentale et, en particulier, l'Europe avec en tête, la France, la Belgique, l'Italie et l'Espagne. Du chaos, Daech veut tirer profit pour assiéger l'Europe et prendre, rien de moins que Rome. « Nous allons conquérir votre Rome, briser vos croix et faire de vos femmes nos esclaves, a promis Abou Muhammad al-Adnani, le porte-parole de Daech. Et si nous n'y parvenons pas cette fois, alors, nos enfants et nos petits-enfants y arriveront et ils vendront vos fils au marché aux esclaves... ».

Malgré ce langage de psychopathe, le Califat est un groupe religieux et militaire bien organisé, qui veille toujours à valider ses exactions et ses imprécations par des versets coraniques, dits de Médine, qui prônent la soumission des infidèles par les armes. Sans les replacer dans leur contexte. La lutte contre le terrorisme doit donc passer par la remise en cause de l'interprétation littérale du Coran, qui tient actuellement le haut du pavé, sous le nom de wahabisme ou salafisme.

 

Les idéologies islamistes contemporaines découlent du wahhabisme (Arabie Saoudite) ou de l'organisation des Frères musulmans pour ses aspects politiques. Elles ont été formées sur un patron identique à celui du fascisme :
proclamation de la supériorité d'une religion (avatar de la race) avec un antichiisme et un antisémitisme consubstantiels (théories du complot),
 imposition du modèle patriarcal (inégalité entre les hommes et les femmes, rejet de l'homosexualité), 
contrôle de la vie privée, haine de la culture et des divertissements « frivoles », 
expansion militaire.
Les attentats du 13 septembre contre la France ont été revendiqués : « dans une attaque bénie dont Allah a facilité les causes, un groupe de croyants des soldats du Califat a pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la croix en Europe, Paris. »

 « Après les attentats du 11 septembre, on a découvert que l'idéologie salafiste avait guidé les terroristes. Qu'a-t-on fait contre ces idéologies diffusées dans les manuels scolaires, lors des prêches intégristes des imams ? Contre l'idéologie pernicieuse des Frères musulmans ? Qu'a-t'on fait ? Aujourd'hui, on les reçoit et on signe des contrats. On laisse propager des propos anti-occidentaux, haineux vis-à-vis de l'Occident. 
Tant que l'on ne s'attaque pas à l'idéologie, ne nous étonnons pas être confrontés à de telles horreurs », nous dit en substance le franco-libanais Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes. Le franco-algérien Mohamed Sifaoui propose de criminaliser le salafisme et d'interdire les organisations liées aux Frères musulmans. « Ne pas dénoncer cette idéologie largement diffusée en Europe au travers de nombreux canaux, y compris en douceur par les Frères musulmans, c'est trahir les valeurs qui ont construit les démocraties », martèle-t-il.

La critique argumentée de l'islam politique reste dans beaucoup de pays européens un exercice sous haute surveillance.
Beaucoup préfèrent enrober l'analyse du radicalisme musulman d'une couche épaisse d'explications socio-économiques (chômage, exclusion, racisme) ou géostratégiques (critique du colonialisme, de l'occupation israélienne, de l'interventionnisme américain) au point de frôler la désinformation.
Il faut arrêter de présenter notre société sous ses aspects les plus négatifs et les musulmans comme les victimes désignées du système sous peine de voir se renforcer le fonds de commerce des islamistes qui jouent sur l'opposition entre « eux » et « nous ».
Les propagandistes de l'islam politique présentent l'Europe comme un continent malade que l'islam va régénérer. 
À nous de savoir ce que nous sommes et nous y tenir en défendant notre modèle de société. Pour cela, il faut lutter contre l'idéologie et refuser toute justification qui utilise l'argument de la violence du faible contre l'oppression.

Mais rien ne vous oblige à penser comme nous. 

(1).     Contre le piège deDaech, quelles sont nos armes ? par Marie–Cécile Royen - Le Vif–L'Express numéro 47 du 20         novembre 2015